#FreeSenegal, #EndSARS… pourquoi ces mobilisations en ligne ont-elles eu un tel succès ?

Publié par AfriquesConnectees le

Depuis la fin de l’année l’année 2020 une évolution majeure sur les réseaux sociaux s’opère en Afrique : un nombre important de campagnes de mobilisation y ont été portées par les sociétés civiles africaines ; des mobilisations digitales d’une ampleur sans précédent. 

Au Sénégal récemment (#FreeSenegal), au Nigéria (#EndSARS), en République Démocratique du Congo (#CongoIsBleeding) ou encore au Cameroun (#EndAnglophoneCrisis), ont émergé des mouvements de contestation lancés par des citoyens, souvent anonymes, qui ont saisi l’opportunité offerte par les réseaux sociaux pour mettre la pression sur leurs autorités, en alertant notamment l’opinion internationale. 

Crédit : KEYSTONE – AP – Leo Correa

Source d’information brute, canal de communication, espace de mobilisation ; les réseaux sociaux ont revêtu plusieurs rôles majeurs pour les internautes présents dans ces pays ou issus des diasporas. Twitter a été la plateforme privilégiée par les internautes en raison de ses capacités de viralité mais aussi les possibilités qu’elle offre pour toucher rapidement experts, journalistes, personnalités médiatiques et institutions internationales. 

Afriques Connectées analyse les leviers d’activation et conditions de réussite de ces mobilisations en ligne majeures sur le continent. 

1/ Leviers des mobilisations 

Sans minorer les rôles qu’ont pu jouer Facebook et Instagram, Twitter est le réseau social qui, en plus d’avoir été privilégié pour le lancement des mobilisations, a permis à ces mobilisations de prendre une telle ampleur. 

Ce constat se justifie par plusieurs facteurs. D’abord, la place prépondérante du hashtag dans la structuration des messages et la circulation de l’information sur Twitter fait de ce dernier un canal privilégié pour faire naître un mouvement et faire émerger des tendances. La possibilité d’observer en temps réel les tendances de conversation (les “Trending Topics”) fait de Twitter un réseau de premier choix pour faire voir et être vu.

Twitter est également plus ouvert en termes de diffusion et de relais d’information, au contraire de Facebook qui est sur un modèle de cercles semi privé / semi public. Le réseau social permet à tout un chacun d’échanger avec n’importe quel autre utilisateur sans restriction (hors comptes privés). Cette possibilité est d’autant plus intéressante dans le cas des mobilisations citoyennes que Twitter est l’un des réseaux sociaux regroupant le plus d’institutions, d’ONG, de médias, de journalistes et d’experts et ce à l’échelle planétaire. 

1.1/ Internationalisation de la revendication

La capacité à mobiliser par-delà les frontières nationales est cruciale pour un mouvement digital car c’est via cette internationalisation de sa lutte qu’il peut le plus efficacement faire pression sur son gouvernement. Dès lors que les médias internationaux s’emparent d’un sujet critique pour un pays, les autorités de ce dernier n’ont plus guère le choix que de réagir, ou a minima d’afficher une prise en considération de la revendication portée par la mobilisation en ligne. 

Contourner la censure d’Etat grâce aux réseaux sociaux

Restreindre la parole citoyenne au sein même de ses frontières est une stratégie qu’adoptent certains pays, en Afrique comme ailleurs. Les médias, en cela qu’ils sont des entités privées soumises à des autorisations de l’autorité de régulation ou contraintes par des lois restrictives, peuvent être rapidement censurés par les autorités publiques. C’est là qu’interviennent les réseaux sociaux. En portant la lutte sur ces espaces, les internautes ont conscience qu’ils sont en mesure de toucher des journalistes et médias internationaux, qui pourront faire entendre leur voix au-delà de leurs frontières nationales, sans censure de la part de leurs autorités. 

Sous couvert de préserver la sécurité nationale, ou en prétextant des travaux sur les câbles sous-marins, plusieurs Etats africains tentent régulièrement d’empêcher l’accès à Internet ou à certains réseaux sociaux et applications de messagerie (WhatsApp en tête), notamment dans le cas d’élections présidentielles, quand ils n’essaient pas de réduire les libertés d’expression en ligne via un arsenal législatif. Le cas récent de la coupure d’Internet les quelques jours autour de l’élection présidentielle au Congo en est un exemple.

La question de la censure est ici cruciale : contrairement aux médias, Internet est plus difficile à restreindre totalement, notamment du fait de l’existence d’outils comme les VPN qui permettent de contourner les restrictions d’accès, et permet ainsi aux populations d’avoir accès à une audience internationale pour leurs revendications nationales. 

Le soutien et la mobilisation des diasporas africaines sont aussi très importantes, souvent composées de profils influents, experts et connectés, les comptes des citoyens de la diaspora possèdent généralement des audiences larges, permettant de s’étendre et de créer des liens entre des followers de plusieurs pays.

L’engagement des personnalités à audience internationale : un levier crucial

L’un des leviers les plus efficaces pour faire émerger une mobilisation en ligne s’avère être le relais des revendications et de la mobilisation par des stars (issues du monde de la culture ou du sport en tête).

La mobilisation des stars nigérianes avec une audience mondiale et dans un second temps les stars internationales a permis à la mobilisation #EndSARS de développer une visibilité considérable, en dehors des frontières nationales et même continentales. Il en a été de même pour la mobilisation #FreeSenegal. 

Le rôle des stars de l’afrobeat au Nigéria comme Davido et Wizkid a été prépondérant pour élargir mais aussi crédibiliser la mobilisation, via le relais des messages mais aussi des vidéos live de leur présence aux manifestations. Ces stars de la musique nigériane ne le sont pas qu’au niveau national, leurs notoriétés s’étendent sur tout le continent africain, mais aussi de façon non négligeable aux États-Unis, une performativité rendue possible par la langue anglaise communes aux deux pays, ce qui favorise la diffusion de leurs musiques sur les continents américain et européen, comme des messages #EndSARS publiés sur leurs comptes sociaux respectifs.

Leurs fan bases n’étant pas circonscrites au Nigéria mais bel est bien internationales, les messages #EndSARS ont donc été vus par des internautes du monde entier.   

Face à une mobilisation qui prend une ampleur certaine dans la première quinzaine du mois d’octobre, un soutien de taille fait son apparition. À partir du 16 octobre, Jack Dorsey, PDF de Twitter, accentue la mise en avant du hashtag #EndSARS avec un emoji dédié sur la plateforme. Cette action va permettre à la mobilisation de gagner en crédibilité et en consistance, un levier non négligeable pour attirer l’attention notamment des médias internationaux mais aussi des leaders d’opinion et des institutions. Le sujet devient un sujet tendance sur Twitter. Ainsi mis en avant, validé, par Twitter, le hashtag a pu apparaître plus régulièrement dans les Trending Topics du réseau social qu’un hashtag normal qui n’a qu’une durée de vie limitée dans les Trending Topics par l’algorithme de Twitter. 

Le 21 octobre, les revendications du mouvement #EndSARS sont devenues un phénomène mondial, en témoigne la prise de position d’Hillary Clinton qui a personnellement appelé le président nigérian à cesser de tuer les jeunes manifestants nigérians, dans un tweet qui a suscité près de 230 000 retweets.

Ce même 21 octobre, Beyoncé publie sur son compte instagram une prise de parole sur la situation au Nigéria. Prise de parole décriée par bon nombre d’internautes nigérians qui reprochent à la star mondialement connue de se tromper de combat, arguant que les manifestants, pour beaucoup issus de la classe moyenne, n’ont pas besoin de vivres mais de visibilité pour renforcer leur lutte. 

Le rappeur français Youssoupha, dont la mère est d’origine sénégalaise, a été parmi les premières stars internationales à réagir à la mobilisation des Sénégalais, via un tweet sur son compte.

L’artiste sénégalais Boubou Design, véritable phénomène sur les réseaux sociaux du continent, a réagi avec un tweet présentant la réalisation de son œuvre dédiée à la contestation de ses concitoyens. 

Fortement attendue par la twittosphère sénégalaise, la réaction de l’acteur français d’origine sénégalaise Omar Sy a suscité plus de 7 000 RT, bien qu’elle n’intègre pas le hashtag de la mobilisation. 

Pour #FreeSenegal, l’artiste Niska a mobilisé son audience qui s’étend sur les continents africain et européen. Il avait également pris position quant à la mobilisation #CongoIsBleeding. 

La mobilisation #EndAnglophoneCrisis, a elle aussi suscité des soutiens influents et internationaux, en la personne du footballeur star camerounais et connu mondialement Samuel Eto’o qui relaie une vidéo du Pape François s’exprimant sur le sujet.   

Toutes ces prises de parole venant de personnalités internationales permettent d’étendre considérablement la visibilité d’une mobilisation, mais aussi de mettre davantage la pression sur les autorités, forcées de réagir.

1.2/ Support iconographique

Pierre angulaire de l’engagement sur les réseaux sociaux : le contenu visuel. Les algorithmes des réseaux sociaux favorisent en effet la diffusion et la visibilité des images et vidéos, d’autant plus en live. En plus d’être un catalyseur organique de l’engagement en ligne, le support graphique présente d’autres ressorts qui entrent en jeu dans le succès d’une mobilisation digitale. 

La preuve par l’image

Les matériaux graphiques sont l’une des clés pour authentifier la nature de la situation dénoncée, à ce titre ils deviennent eux-mêmes des médiums de la mobilisation, repris et diffusés au-delà des frontières nationales, légitimés par leur nombre et par les médias internationaux. La production et la diffusion d’éléments photos et vidéos constituent une condition sine qua non de réussite d’une mobilisation en ligne.

Ainsi, pour #CongoIsBleeding la mise en avant des travaux des enfants dans les mines, des tirs d’armes à feux dont souffrent les populations civiles ont été des éléments primordiaux pour rendre compte de la situation, alerter et dénoncer. Des vidéos dont les images sont parfois insoutenables viennent choquer pour choquer les consciences dans une galaxie digitale saturée de contenus et dont le zapping est la pratique comportementale la plus répandue. La nécessité d’attirer l’attention des internautes pour faire connaître sa cause impose d’adopter ce type de stratégie de contenus. Comme souvent sur Internet, les sources de production de ces contenus sont floues, à la manière des UGC (User Generated Content), généralement anonymes et dont la date de production est fréquemment décorrélée de la mobilisation en question. 

Au Nigéria comme au Sénégal, les manifestations de rue ont fait l’objet de diffusion live online. Il s’agit de mobilisations globales, occupant aussi bien l’espace géographique que l’espace digital, les deux types de mobilisations se nourrissant l’un de l’autre, dans un continuum de lutte ininterrompu. 

Au Sénégal, les événements qui ont conduit à l’éclatement de la contestation ont été suivis en direct, via des vidéos diffusées en direct sur les réseaux sociaux et les lives Youtube de médias privés, qui retransmettaient également sur  leur chaînes télévisées. Les manifestations, et les violences au sein de celles-ci, ont par la suite été abondamment documentées à travers des photos et vidéos postées en ligne.  

Au Nigéria, le Live immersif de la DJ Switch lors des manifestations violemment réprimées à Lekki, dans lequel on voit un homme ayant reçu une balle dans la jambe autour de laquelle un garrot est fait avec le drapeau nigérian, a été partagé par plusieurs personnalités nigérianes, comme la star de l’afrobeat Davido sur son compte Instagram. 

Le format live, en plus d’attester de l’authenticité de la situation mise en image, permet de plonger le spectateur au cœur de la scène dénoncée, dans un mouvement double : rendre compte vers l’extérieur et placer le témoin digital au centre, sur le terrain. 

Fédérer avec de la création de contenus

Le support iconographique sert autant de preuve que de catalyseur de l’indignation, il permet de mobiliser au-delà des premiers acteurs de la lutte en donnant à voir l’objet de la contestation et en provoquant un sentiment de colère ou de compassion, propice à l’engagement. 

C’est ainsi que des contenus graphiques sont créés, à dessein, pour susciter une protestation plus large et espérer gagner en nombre au sein de la mobilisation. 

La mobilisation #CongoIsBleeding a fait l’objet de nombreuses créations de contenus ou bien de reprises de contenu existant offline pour le transformer en contenus fédérateurs et marqueurs des revendications. Deux types de contenu émergent et récoltent des volumes de partages très importants. 

Le premier est une création de contenu vidéo dont le but est de mobiliser avec un montage vidéo résumant la situation intégrant de nombreux éléments vidéos et photos permettant de rendre concrètes les dénonciations du mouvement. Le format de la courte vidéo à la fois pédagogique et informatif est un format très efficace pour éveiller les consciences et étendre les motifs d’une cause sur les réseaux sociaux, en dégageant des taux d’engagement conséquents. 

Toujours sur le registre informatif, l’incrustation de contenus texte dans des formats cards fait également partie des supports plus diffusés, notamment au Congo. Adaptées aux bandes passantes faibles mais aussi aux modes de lecture privilégiés sur les réseaux sociaux, ces “cards” permettent de diffuser efficacement des messages et de susciter des reprises entre réseaux sociaux. 

Une second type de contenu, plus artistique, a également fait figure d’élément primordial de la mobilisation #CongoIsBleeding : il s’agit d’oeuvres artistiques dénonçant le travail des enfants dans les mines, largement relayées sur les réseaux sociaux. Des œuvres artistiques off line qui deviennent des éléments de viralité on line, comme cette œuvre de street art réalisée il y a déjà quelques années et qui a connu une visibilité accrue en octobre 2020, à l’occasion de la mobilisation en ligne. La création et diffusion de contenus artistiques permet d’élargir les champs de la lutte digitale en jouant sur un registre émotionnel complémentaire des contenus à dimension informative.

Au Nigeria, une photo du drapeau national maculé de sang lors d’une manifestation a été le marqueur iconographique le plus prégnant de la lutte, en complément du hashtag qui s’est mué en une sorte de logo de la mobilisation. 

Le support iconographique est aussi un contenu qui transcende et fédère au-delà des frontières, symbolisant une convergence de points de vue, de luttes. Des Nigérians du mouvement #EndSARS se sont reconnus dans le mouvement #FreeSenegal et y ont apporté leur soutien. Ce type de démarche est très populaire, le support iconographique comme marqueur et partage de valeur, autour d’un même imaginaire collectif. Les succès d’#EndSARS mais aussi de #FreeSenegal ont reposé de façon non négligeable sur leur capacité à être perçues comme des mots d’ordre partagés et soutenus dans plusieurs pays du continent. 

1.3/ De l’importance du mot d’ordre

La question du narratif porté par la mobilisation est primordiale. Plus il est clair et concret, plus il a de chances d’aboutir à une issue positive. Il ne s’agit pas là uniquement du hashtag et de sa construction, même si son importance est prégnante, mais de l’histoire qu’il entend raconter et de la revendication qu’il soutient. Sous plusieurs aspects, la construction d’une mobilisation digitale emprunte les codes du marketing politique. La mise au point d’un hashtag se rapproche de l’élaboration d’un slogan clair et fort, qui se veut performatif, et facilement appréhendable pour la population et compréhensible à l’international.

Objet de la lutte et cible de la revendication

Dans le cas du Nigeria, le message porté par le hashtag #EndSARS est très clair dès son apparition : il s’adresse aux autorités et leur intime de dissoudre la brigade SARS, à l’origine des violences affichées. Au fil du bras de fer avec l’Etat, le mouvement s’est peu à peu étendu à une contestation envers les violences policières, ce qui constitue de nouveau une réclamation limpide, puis envers le gouvernement et ses dérives. D’une cible très précise, une brigade de police en particulier, l’objet de la revendication a évolué par un mouvement de dé-zoom jusqu’à viser l’Etat tout entier

#FreeSenegal est un mot d’ordre clair, en dépit de la complexité de la genèse du mouvement de contestation, compris au-delà des frontières du pays mais aussi des audiences francophones. La volonté de porter au monde un message compréhensible a notamment été l’un des sujets d’organisation de la mobilisation. 

Nombreux ont été les tweets informatifs voire pédagogiques en anglais comme en français pour apporter des éléments clairs et étayés sur la situation aux internautes en besoin d’information. Un site Internet a également été lancé pour concentrer et offrir de l’information autour de la mobilisation. 

De la difficulté de mobiliser sur un temps long

Le hashtag #CongoIsBleeding propose un mot d’ordre qui n’est, lui, pas performatif mais plutôt de l’ordre de l’alerte ; il apparaît ainsi comme moins frontal. Ce mot d’ordre n’a pas été construit en réaction à une situation soudaine qui aurait fait naître un mouvement de contestation, comme cela a été le cas au Sénégal comme au Nigéria. Il n’entend pas expressément faire réagir le gouvernement, mais alerter l’opinion internationale sur le sort du pays et de ses habitants, et in fine contribuer à faire évoluer la situation. 

Le premier objectif est ainsi atteint par la mobilisation : la communauté internationale s’est penchée sur le cas de la RDC pendant quelques semaines, à l’aune de la revendication portée par les réseaux sociaux. Les questions relatives au secteur minier irriguent déjà régulièrement le traitement médiatique relatif à ce pays parmi les plus riches en ressources naturelles, mais c’est au cours du mois d’octobre que l’attention des médias internationaux s’est particulièrement portée sur les dérives de cette industrie et leurs conséquences sur les populations. Il ne s’agissait alors plus d’une couverture par les seuls médias spécialisés ou panafricains, mais bien par des médias internationaux généralistes, ou des pure-players qui ont pignon sur rue en matière de digital. Ce fut par exemple le cas du média digital Brut, dont le journaliste Charles Villa a réalisé un reportage immersif au cœur des mines de coltan, contribuant à rendre visible ce sujet auprès d’un public souvent étranger à ces problématiques. 

Au Cameroun, la mobilisation cherche à mettre la pression sur le gouvernement camerounais pour endiguer cette crise mais la revendication est difficile à appréhender de la part d’un public externe à celle-ci. Les solutions de sortie de crise étant complexes et longues à mettre en place, le hashtag perd en puissance de frappe et ne parvient pas à s’installer dans la durée. Après un pic fin octobre, montant jusqu’à 180 000 tweets quotidiens, la mobilisation retombe à un peu moins de 10 000 tweets par semaine depuis mi-novembre. Son intensité n’a été que ponctuelle, dopée par la réussite médiatique et sur le terrain de la lutte des internautes nigérians, mais certainement aussi par le succès d’une revendication portée par les réseaux sociaux au Cameroun quelques semaines plus tôt. 

Construit de la même manière, le hashtag #EndPhoneTax a connu pour sa part une fin heureuse. Né début octobre à la suite d’une décision instaurant des droits de douanes et taxes sur les téléphones et terminaux importés, il a abouti à une inflexion des autorités en l’espace d’une dizaine de jours. Après une première tentative de calmer la protestation sur le terrain sur lequel elle est la plus audible, via un thread posté le 11 octobre sur le compte Twitter de la Ministre des Postes et Télécommunications du Cameroun, le gouvernement a fini par faire marche arrière le 19 octobre, en annulant la mise en œuvre de cette taxe.

Comptabilisant environ 150 000 tweets, le hashtag a été beaucoup moins repris que son petit frère #EndAnglophoneCrisis. Mais, avec une revendication plus claire, plus aisée à satisfaire par le gouvernement, et construite en réaction à une annonce soudaine qui concentrait toute l’attention, cette mobilisation est parvenue à faire reculer le gouvernement. 

1.4/ Du online au offline

Si la naissance d’un mouvement massif de contestation en ligne est relativement nouveau dans le rapport de force qu’entretiennent populations et autorités en Afrique, la puissance de la rue est, elle, toujours d’actualité et vient nourrir de façon interdépendante le pendant digital. 

Organisation de la lutte en ligne

Les mobilisations en ligne les plus efficaces ont été celles dont l’organisation a été discutée par les parties prenantes engagées, la diffusion des bonnes pratiques de publication et de mobilisation. En ce sens, les twittos sénégalais se manifestent depuis plusieurs années comme l’une des communautés en ligne africaines les plus organisées, matures dans ses usages numériques. En effet, la communauté sénégalaise est l’une des plus aguerries, structurées, notamment autour du hashtag #kebetu (“gazouiller” en wolof) et innovantes du continent. 

Elle s’est une nouvelle fois distinguée pour #FreeSenegal avec des conseils sur l’utilisation des hashtags visant à étendre la visibilité du mouvement, mais aussi sur les mécaniques spécifiques de visibilité globale de chaque réseau social. 

Des écrans à la rue

En s’affranchissant des frontières du digital pour mobiliser les citoyens jusque dans la rue, la contestation née en ligne autour du hashtag #EndSARS et #FreeSenegal sont parvenues à s’émanciper des réseaux sociaux pour évoluer en mobilisations citoyennes à part entière. 

En se matérialisant par des manifestations, la contestation digitale a pu s’étendre à des publics qui n’étaient pas nécessairement touchés jusque-là, dans des zones moins connectées ou auprès de populations moins aguerries à l’utilisation des réseaux sociaux. Elle a gagné en épaisseur. Ces manifestations massives, par la suite largement couvertes par la presse internationale, ont également permis une médiatisation ample au niveau mondial, de la part des médias traditionnels. Les images des foules compactes, réprimées par des policiers dont les violences y sont justement dénoncées, ont fait office de matière première pour les médias dans leur traitement de la revendication. Le hashtag y devient d’ailleurs un marqueur de la lutte, mis en avant sur les pancartes et affiches utilisées dans les manifestations.

Phill Magakoe—AFP/Getty Images

Passer des écrans à la rue permet ainsi de mobiliser à la fois davantage de sympathisants de la cause, ceux qui n’ont pas nécessairement accès aux outils du digital ou qui n’en sont pas familiers, et les médias nationaux comme internationaux, en leur donner du grain à moudre – des images concrètes de la protestation pour illustrer leurs papiers et rendre compte des mobilisations. 

Au Sénégal comme au Nigéria, le digital est également mis à contribution pour s’assurer du succès de la mobilisation physique, via des levées de fonds pour financer la tenue des manifestations, ou pour soutenir financièrement les familles des victimes. 

Quand la contestation physique nourrit la mobilisation digitale 

L’investissement de la rue par une mobilisation née sur les réseaux sociaux engendre un mouvement auto-réflexif : les manifestations, en rendant visible la contestation, nourrissent la mobilisation digitale. Jusque là cantonnée au terrain invisible du numérique, la lutte se regarde elle-même à travers la multitude d’objectifs, des smartphones des manifestants comme des appareils photo des médias. Partie des réseaux sociaux, la revendication #EndSARS a investi la rue avant de finir de nouveau sur les fils des milliers, voire millions, d’internautes qui y prennent part ou la suivent avec plus ou moins d’attention. Ce cercle “vertueux” est un levier primordial pour une mobilisation en cela qu’il offre un moyen de gagner en épaisseur et ainsi en visibilité. 

La participation de stars nationales à ces manifestations est une aubaine supplémentaire de visibilité pour la mobilisation à travers trois leviers concomitants : 

  • la publication de photos de ces stars par des manifestants, d’autant plus enclins à rendre compte du succès d’une manifestation qu’ils partagent un même engagement avec ces personnalités
  • la démonstration de l’engagement de ces personnalités sur leurs propres espaces en ligne
  • les relais de leur participation à ces manifestations par les médias, tant nationaux qu’internationaux

Le basculement dans le monde physique permet également de séquencer la mobilisation, de l’échelonner à travers plusieurs temps forts, et ainsi de la faire exister sur un temps plus long. Chaque manifestation est une occasion de plus de produire des contenus pour les réseaux sociaux et de porter d’autant plus la lutte auprès des médias via des publications en ligne, même si avec cela vient le risque d’un étiolement de la mobilisation dans le temps. 

2/ Contre-offensives des autorités

Pour étouffer ces mobilisations, les autorités de certains de ces pays ont tenté de déployer des opérations de contre-offensive. Ce qui est intéressant à relever est le fait que les autorités de certains pays semblent avoir investi le terrain-même des mobilisations pour essayer d’y mettre un terme : le digital. 

2.1/ Bataille de hashtags au Cameroun

Au Cameroun, la contre-offensive semble avoir été mise en œuvre par des militants du pouvoir. 

La force de frappe d’un hashtag réside dans sa capacité à rassembler autour de lui le plus grand nombre d’internautes et ainsi de tweets. Plus les discussions reprennent un hashtag, plus celui-ci est visible et prend de l’ampleur, et in fine a des chances de peser dans le débat national et d’attirer l’attention des médias. Bien conscients de cela, les soutiens du gouvernement, téléguidé ou non par celui-ci – impossible de se prononcer sur cette question d’un point de vue extérieur, ont tenté de noyer les discussions relatives à la crise anglophone à travers la création et la promotion de multiples hashtags destinés à nuire à la visibilité du hashtag initial. 

C’est ainsi que les réseaux sociaux camerounais ont vu naître une multitude de hashtags. Parfois proches du hashtag de la mobilisation citoyenne comme #EndAnglophonCrisis ou #EndAnglophoneCrises, ceux-ci visaient à susciter de la confusion parmi les internautes et ainsi réduire l’utilisation du hashtag #EndAnglophoneCrisis. D’autres hashtags, comme #EndAmbazonianterrorism, semblaient chercher à recadrer le narratif de la mobilisation. 

Si la tactique était bien pensée, sa mise en œuvre en ligne n’a pas fonctionné. Cumulés, ces trois hashtags sont difficilement parvenu à susciter 15 % du volume total de tweets enregistrés avec le hashtag #EndAnglophoneCrisis. 

Rapidement repérée par les internautes camerounais, la manœuvre a donné lieu à des discussions nourries sur Twitter de la part des internautes engagés dans la contestation. Les fervents défenseurs du mouvement se sont ainsi mobilisés pour clarifier les choses et répondre au besoin de précision des Camerounais moins avertis. Le bras de fer entre autorité et société civile s’est ainsi étendu, de manière subtile, au terrain du digital. 

Ardemment contestés, les efforts de la contre-offensive ont été rapidement anéantis, provoquant sa mort en moins d’une semaine. 

2.2/ Contre-offensive coordonnée au Nigeria 

Au Nigeria, la stratégie adoptée est plus organisée. Ses ressorts sont de l’ordre de l’action d’influence coordonnée. Elle s’est, elle aussi, appuyée sur l’utilisation de hashtags (#OneNigeria utilisé notamment le jour de la fête de l’indépendance, #LetLoveLead, #EndViolence ou encore #EndViolenceInNigeria) cherchant à diluer le message porté par la lutte, voire à la décrédibiliser, mais dans ce pays la stratégie est allée plus loin encore : des influenceurs ont été mobilisés. Si les volumes de la contre-stratégie sont moindres, comparés aux volumes de messages suscités par la contestation #EndSARS, le procédé est intéressant à relever en cela qu’il fait parfaitement appel aux codes des réseaux sociaux. 

Le dispositif est dual : d’un côté, une poignée d’influenceurs relaient des discours favorables au pouvoir sur leurs comptes suivis par des dizaines de milliers de Nigérians ; de l’autre une multitude de petits comptes est chargée d’appuyer l’engagement des posts des influenceurs et de relayer des visuels à travers une myriade de tweets.

Les posts publiés par les influenceurs semblent être construits autour de trois axes complémentaires. Le premier type de message encense les forces de l’ordre, policiers et militaires, en mettant en avant leurs faits d’arme contre le groupe terroriste Boko Haram ou des épisodes filmés lors de manifestations durant lesquels ils appellent les manifestants au calme. 

Deuxième catégorie de publications, celles qui cherchent à décrédibiliser la contestation #EndSARS, en arguant notamment que les internautes engagés dans cette lutte ont recours à des fake news. 

Des propos également tenus rapidement par les forces armées du Nigeria. 

Enfin, le dernier type de posts est plus subtile. Il s’agit de messages visant à dissuader les internautes de rejoindre la contestation. Ceux-ci visent particulièrement la génération “Soro Soke” (expression signifiant “parle fort” en yoruba) en l’enjoignant à reconsidérer son engagement au sein du mouvement #EndSARS qui serait manipulé par les enfants des dirigeants contre lesquels cette génération entend lutter ou qui ne serait pas aussi proche du peuple qu’il entend le faire croire. 

De l’autre côté du dispositif, une multitude de comptes était chargée d’amplifier la visibilité des publications des influenceurs et des différents hashtags utilisés et de relayer massivement les visuels et messages déployés au sein de la campagne d’influence. 

Source: @jean_leroux/DFRLab via Gephi

Conclusion 

Toutes les mobilisations en ligne n’ont pas forcément atteint leurs objectifs de visibilité à l’international ou obtenu gain de cause quant à leurs revendications. 

Bien qu’il n’y ait pas de recette miracle pour mener une campagne de mobilisation digitale efficiente, l’accès sans frein à une bande passante effective demeure, sans surprise, la première condition pour mener à bien un combat en ligne. Dès lors, est légitime la question de la volonté des autorités à restreindre l’accès à Internet et aux réseaux sociaux pour briser tout élan contestataire et dissimuler à l’opinion publique internationale ce qui se déroule au sein des frontières nationales.

Au-delà de ce paramètre crucial, nous avons pu identifier des conditions de réussite dans l’activation de certains leviers, nécessaires voire primordiaux, afin de réaliser une campagne couronnée de succès :

  • mobilisation des stars à audiences nationales mais surtout internationales, 
  • diffusion de contenus viraux (photos, vidéos) relayant les réalités dénoncées ou exprimant les revendications 
  • mot d’ordre clair et engageant
  • basculement de la mobilisation digitale en mouvement physique, et vice-versa

Ces éléments apparaissent comme des conditions nécessaires pour alerter l’opinion internationale, susciter un traitement médiatique et, in fine, obtenir gain de cause vis-à-vis des autorités nationales. 

Les mobilisations #EndSARS et #FreeSenegal constituent ainsi des cas d’école en matière de mobilisation aussi complète en Afrique, dans la mesure où elles réunissent tous les leviers : une réaction rapide et massive à un fait d’actualité renseignée par des vidéos, des photos puis par des articles, un hashtag dénonciateur qui trouve rapidement un écho important, une mobilisation active des stars nationales, un passage d’une mobilisation online à un mobilisation off line dans la rue, qui ont permis une internationalisation de ces causes.

Une chose est sûre : les sociétés civiles et les citoyens africains se saisiront toujours plus des réseaux sociaux, de façon coordonnée et organisée. Ce phénomène, qui semble préfigurer une tendance durable, constitue un nouvel axe majeur dans les rapports de force politiques entre les autorités et leurs populations sur le continent africain. 


Annexe – Contextes des mobilisations analysées

Depuis octobre 2020, l’Afrique a connu une série de mobilisations en ligne, apparues quasi simultanément dans plusieurs pays du continent. 

Toutes ont émergé spontanément, lancées par des membres de la société civile, des mouvements grass roots dont les objectifs de nature différente ont cependant présenté des similitudes dans les procédés actionnés pour parvenir à leurs fins. 

D’un point de vue méthodologique, seuls les volumes de discussions sur Twitter ont été mesurés et analysés dans la présente étude. Twitter est en effet le réseau social dont l’API est la plus permissive et ouverte pour étudier avec aisance les volumes de retombées, et l’action des principaux comptes et leviers de mobilisation. 

Les volumes de tweets enregistrés varient selon trois facteurs : la démographie du pays concerné, la taux de pénétration et d’utilisation des réseaux sociaux et enfin la capacité de la mobilisation à s’étendre à l’international, notamment via le soutien de stars ou des reprises médiatiques internationales.

Taux de pénétration d’Internet et des réseaux sociaux (données 2021) – https://datareportal.com/reports?tag=Digital+2021 

Sénégal – #FreeSenegal

Au Sénégal, depuis le début du mois de mars 2021, les réseaux sociaux sont en ébullition sur “l’affaire Sonko” et la mobilisation #FreeSenegal. 

Tout commence avec des accusations de “viol” et “menaces avec arme à feu” contre Ousmane Sonko, député PASTEF d’opposition, arrivé troisième à la dernière présidentielle pour sa première candidature. Devenues un véritable feuilleton national, les actualités judiciaires d’Ousmane Sonko et son arrestation vont mettre le feu au poudre et donner naissance à la plus grande mobilisation, en ligne comme dans la rue, jamais connue dans le pays. 

Au-delà du cas d’Ousmane Sonko, c’est le cri des populations contre les mesures sanitaires contre le Covid-19 et la paupérisation, contre l’absence de perspectives décriée par la jeunesse, dont les nombreux candidats au départ décédés en mer ont déjà suscité des mobilisations en ligne importante (#DeuilNationalSN et #WhatsHappeningInSenegal). 

Crise sanitaire conjuguée à une crise économique, qui se mue de manière explosive en crise politique. En effet, les revendications des Sénégalais exprimées à travers #FreeSenegal dépassent largement l’arrestation d’Ousmane Sonko, pour aborder les questions des droits démocratiques ou les soupçons qui pèsent sur le Président Macky Sall quant à une supposée volonté de briguer un 3ème mandat. 

Le hashtag atteint le million d’occurrences en un peu plus d’une journée de mobilisation, un volume inédit dans le pays et dans la sous-région. Vidéos de violences policières tournées sur le terrain, en direct par des citoyens ou des activistes, relais massifs, clarté des mots d’ordre de mobilisation et reprises à l’international ont mis en difficulté le pouvoir, qui a pris des mesures, comme la réduction du couvre-feu, pour temporiser. #FreeSenegal constitue le cas le plus récent de mobilisation en ligne africaine la plus efficace d’un point de vue médiatique et politique. Une mobilisation qui augure une année dense avec des mobilisations de plus en plus structurées.

Nigeria – #EndSARS

Au cours de l’année 2017 le hashtag #EndSARS avait déjà été diffusé sur les réseaux sociaux nigérians, dénonçant les exactions et violences de la brigade de police SARS connue pour sa violence envers les populations dans les quartiers pauvres. Mais c’est au cours de ce mois d’octobre 2020 que la contestation et la mobilisation contre la SARS a enregistré des volumes de conversation phénoménaux et sans précédent pour une mobilisation civile en Afrique. 

Vidéos des violences et diffusions live des manifestations, soutien apporté par les stars nationales mais aussi internationales, reprises et couvertures médiatiques anglophones et francophones dans le monde entier, la mobilisation en ligne demandant le démantèlement de la brigade a suscité près de 170 millions de tweets. 

La mobilisation, d’une ampleur encore jamais vue sur le continent africain, a fait trembler les autorités nigérianes, obligeant le Président Buhari à sortir de sa réserve pour répondre à l’ensemble des citoyens en annonçant la dissolution de la brigade quelques jours après des manifestations intenses dans le pays. 

La mobilisation #EndSARS restera à l’échelle du pays comme du continent un précédent majeur, qui a rapidement inspiré des sociétés civiles d’autres pays africains et dont elles ont cherché la convergence pour bénéficier de la visibilité à l’international. 

Congo – #CongoIsBleeding

La République démocratique du Congo (RDC) est un pays endeuillé depuis plusieurs années dans des conflits, dont la majeure partie sont liés à l’exploitation des minerais, dont le pays figure parmi l’un des plus riches au monde. Les multinationales mais aussi les Etats mènent un guerre pour la possession et l’exploitation des gisements en finançant des milices et groupes rebelles chargés de déstabiliser les régions et prendre pouvoir sur les gisements. Les alertes des ONG ou acteurs de la société civile alertent depuis de nombreuses années sur la situation tragique dans laquelle le pays et notamment l’est du Congo RDC sont prisonniers. 

En octobre dernier, est lancé le hashtag #CongoIsBleeding, qui cherche à mettre en évidence l’esclavage des enfants dans les mines, les conflits meurtriers et la corruption engendrés par la quête de nourrir les méga-entreprises minéraux.

Le hashtag a été conçu à peu près au moment où les manifestants nigérians se sont rassemblés autour du hashtag fédérateur #EndSARS afin de puiser dans l’énergie de la tempête créée par cette protestation contre la brutalité policière. 

La mobilisation  #CongoIsBleeding est entrée dans les listes des tendances dans quelques pays, notamment le Ghana, le Nigeria, le Royaume-Uni, la Belgique, la France et l’Afrique du Sud. Des célébrités d’Afrique et de l’extérieur, dont la star de la NBA, Serge Ibaka, se sont tournées vers Twitter pour attirer l’attention et demander de l’aide.

Cameroun – #EndAnglophoneCrisis

Le Cameroun est plongé depuis 2016 dans une guerre civile dans ses régions anglophones, particulièrement localisée dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest (NOSO). 

Ce conflit, initialement basé sur des revendications corporatistes des avocats et enseignants, a progressivement basculé vers des revendications sécessionnistes fortes en raison des réponses jugées insuffisantes du gouvernement camerounais, mais aussi de nombreuses exactions et violations présumées des droits humains par les forces de sécurité camerounaises.

L’oppression ressentie alors par les populations anglophones camerounaises, les emprisonnements abusifs décriés par les avocats et le corps journalistiques, notamment les disparitions de journalistes séquestrés et décédés dans des conditions suspectes, ont plongé  le pays dans le trouble. 

Lancé fin octobre, le hashtag #EndAnglophoneCrisis a suscité un volume très élevé de tweets, plus de 830 000 en deux semaines. 

twitterlinkedin
Catégories : Etudes

0 commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *